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    Livre 1

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    An 3 du XIXème Victorien

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    Enfin, Monsieur, vous me laissez enfin... Vous voilà enterré, bel et bien. La journée a été dure pour moi ; mais assise là, sur votre tombeau aussi pompeux que vous, je me sens bien, libre pour la première fois depuis dix ans. Dix longues années à vos côtés, passées à trembler et à maudire.

    A présent, c'est fini, je ne veux plus trembler. Je ne veux plus maudire. Je suis apaisée. Ma colère est morte en même temps que vous, il y a trois jours, lors de cette balade à cheval où j'ai été forcée de prendre en main mon destin.

    De là où vous êtes, j'espère que vous me voyez. J'espère que vous verrez ce que je ferai de cet héritage que votre décès m'offre, de cet empire que vous me laissez. Oh oui, je l'espère de tout mon coeur. Vous avez passé votre vie à amasser une fortune colossale, écrasant les petits, dévorant vos adversaires, tel un requin insatiable. Moi, je vais m'en servir pour nourrir un rêve, pour apporter la lumière au monde, pour ouvrir les yeux aux ignorants.

    Vous en serez bien marri, Monsieur ! Ah, quelle belle revanche se sera pour moi !

    Finalement, il sortira quelque chose de bon de ce mariage stérile... Oh, je me souviens de ce jour où le prêtre unit nos deux destinées. Déjà, lors de nos fiançailles, quand je découvris votre visage pour la première fois, vous ne me fîtes pas bonne impression. J'avais tout juste seize ans ; et vos cheveux gris, votre teint délavé, vos yeux acérés emplis de malveillance, tout votre être, toute votre vieillesse me remplirent d'horreur. Mais je n'avais pas le choix, je devais accepter mon destin.

    Le jour de notre hymen, ce fut bien pire. J'avais entendu les rumeurs courant à votre sujet, ce que les gens disaient dans votre dos, vous appelant dans un murmure Barbe-Bleue, vous accusant à demi-mot de la disparition prématurée de vos deux précédentes épouses. Ces ouï-dire alimentèrent mes cauchemars jusqu'au jour fatidique.

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    On m'apprêta comme une princesse, dans les rires et la bonne humeur. Je souris tandis que les domestiques m'étouffaient dans mon corset ; je souris encore quand elles me revêtirent de la lourde robe ivoire et qu'elles coiffèrent mes cheveux ; je souris une fois de plus quand ma mère me donna les dernières informations qu'une jeune épousée se devait de connaître. Mais derrière le maquillage et les soieries, je pleurais. Je pleurais sur ma liberté soudainement perdue ; je pleurais sur ma jeunesse offerte à un vieil homme désireux d'avoir enfin une descendance ; je pleurais sur mon insouciance sacrifiée sur l'autel de la maturité. L'enfance était finie pour moi, et j'en prenais douloureusement conscience.

    Mon père me conduisit à l'autel, fier comme un paon. Par cette union, la famille Des Clairières entrait dans la haute noblesse. Il n'était lui-même que baron et rêvait de voir sa fille unique entrer dans le cercle très fermé des grands de ce monde. Et vous, Monsieur, vous étiez un grand ! Un comte, et un homme riche et puissant ! Vous m'avez achetée, Monsieur. Vous avez fait miroiter le prestige de votre nom et votre bourse bien remplie pour attendrir le coeur de mes parents. Oh, comme je leur en voulus d'avoir été faibles! Ne vous méprenez pas. J'aime mes parents, mon amour est indéfectible. Mais ce qu'ils ont fait le jour où ils ont accepté votre main, c'est impardonnable. C'était une billevesée. Et ils ne l'ont jamais su... Je me suis bien gardée de leur dire ce que recélait l'ombre de notre chambre.

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    Je vois encore le sourire carnassier que vous eûtes quand je pris place à votre gauche, en face de l'autel. J'étais tremblante et vous pouviez voir mon trouble. Vous vous en délectiez, je voyais un éclat sauvage au fond de vos prunelles bleues. Tout ce que le prêtre dit, je n'en ai aucun souvenir. Je n'entendais rien à part les cris d'agonie de ma liberté ; je ne voyais rien à part les lambeaux de mon enfance déchirée par vos griffes. Je crois même que je versai une unique larme, symbole de mon désespoir, quand je me résolus à dire "oui".

    La journée fut une épreuve, reflet d'aujourd'hui, l'espoir en moins. Je devais sourire à tous, jouer l'épouse comblée, parler à des personnes que je ne connaissais pas, que je n'appréciais pas. Je devais subir les marques de tendresse dont vous me gratifiiez quand les invités nous regardaient. Et ce n'était rien. Rien à côté de ce qui m'attendait... La nuit de noce... Quel souvenir atroce !... Je ne reviendrais pas dessus : vous y étiez, vous savez ce qui arriva ! J'avais seize ans ! J'étais une enfant, innocente et pure ! Vous aviez cinquante ans passés, et déjà de lourds fardeaux pesant sur votre âme ! Cette nuit-là, vous avez encore rajouté dans la balance un poids en votre défaveur...

    Tout ce que vous m'avez fait, tout ce que vous m'avez dit durant nos dix années de mariage, tout restera gravé en mon coeur. Mais je ne vous en veux pas... Je ne vous en veux plus. J'ai appris non pas à pardonner - c'est impossible - mais à faire avec.

    Et je suis tellement heureuse que tout ça soit fini. J'ai encore du mal à y croire ; cette nuit-même, j'ai cru entendre votre pas lourd approcher de ma chambre. Ce n'était qu'une illusion, Grand Dieu ! J'en ai tremblé jusqu'à l'aube. Votre emprise est encore forte. Mais bientôt... Bientôt, je me purgerai de cette peur. Définitivement !

    Aujourd'hui, je vous ai enterré, j'ai enterré dix ans de cauchemar. J'ai dû jouer un rôle, une fois de plus, celui de la veuve digne, à défaut d'être éplorée. Je ne pouvais me résoudre à verser une larme, ça aurait été trop mensonger, tellement hypocrite.

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    Toute la bonne société s'est précipitée au château - ce vieux château maudit que je hais tant - pour me présenter ses condoléances. Pour voir surtout dans quel état je serais, si je serais capable, petite poupée sans cervelle, de gérer votre empire. Des hommes de tous âges se sont présentés à moi, pour estimer le degré de chagrin qui me rongeait, pour évaluer le temps que durerait mon deuil.

    Comme ils seront déçus, tous autant qu'ils sont, quand ils comprendront que je ne suis pas prête à retenter l'expérience. Car j'en fais le serment ici-même, sur votre tombe. Jamais plus un homme ne fera de moi son esclave ! Jamais plus un homme ne fera de moi son jouet ! Je resterai veuve, libre et j'administrerai votre fortune sans l'aide d'aucun homme.

    Vous m'aurez appris au moins une chose, Monsieur le Comte De La Roche-Noire : le dégoût. La gent masculine vous en voudra peut-être pour cette leçon que vous m'avez enseignée, car je ne suis pas prête de laisser un homme me toucher encore...

    A présent, je vous laisse pourrir dans votre beau cercueil capitonné de velours rouge. Ce n'est sûrement pas au Paradis que vous l'emporterez ! J'ai des projets plein la tête et je ne veux pas perdre une seconde de plus en votre compagnie, cher Edmond ! Adieu, vieux monstre inhumain...

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